Eric Newton

Éric Newton, l'homme qui fait se rencontrer les pouvoirs créatifs

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Dans un hôtel particulier discret du Faubourg-Saint-Honoré, à quelques pas de l'Élysée, il est exactement treize heures lorsque je rejoins Éric Newton pour déjeuner. Il a choisi une table idéale et me propose la banquette. On remarque immédiatement le service attentif et la précision du lieu : ici, l'hospitalité est traitée avec le même soin que dans une maison de luxe décontractée, avec une touche créative qui frappe. Un plafond graphique surplombe la salle, tandis qu'une terrasse s'ouvre sur l'arrière de l'hôtel particulier. C'est ici qu'Éric Newton a fondé et installé We Are - un lieu devenu en quelques années l'un des carrefours les plus singuliers de l'écosystème parisien.

Un club qui n'en est pas vraiment un

Dans ce genre d'endroit, l'influence d'un lieu se mesure souvent à ceux qui y déjeunent. Aujourd'hui, un ex-ministre discute à voix basse dans un coin du salon. À quelques tables, un dirigeant d'un grand groupe média échange avec un entrepreneur en vogue. Un espace de rencontres destiné à réunir ce que Newton appelle "les industries créatives : musique, cinéma, mode, design, technologie et luxe."Une idée simple, presque évidente. Et pourtant longtemps absente en France. "Ce qui m'intéresse, ce sont les rencontres", dit-il rapidement. "Les choses n'existent que lorsqu'elles ont lieu."

C'est de cette réflexion qu'est née l'idée de We Are. Un lieu destiné à provoquer les rencontres entre ces univers. Newton parle souvent d'étymologie. Les mots, chez lui, servent à comprendre ses idées. Lorsqu'il explique pourquoi les lieux sont essentiels, il revient toujours au même point. "Si vous repensez à une rencontre importante dans votre vie, vous oublierez peut-être la date. Mais vous vous souviendrez toujours de l'endroit." Puis il ajoute : "Si quelque chose n'a pas lieu, cela n'existe pas."

Dans un monde saturé de conversations numériques et de réseaux sociaux, Newton croit au contraire à la puissance des espaces physiques. Les idées ont besoin d'un endroit pour se matérialiser. "Un lieu donne une réalité aux rencontres. Il tangibilise les choses." L'ironie, selon Newton, est que plus le monde devient digital, plus les lieux physiques reprennent de l'importance. Les plateformes numériques facilitent la communication, mais elles ne remplacent pas les rencontres. "À un moment, il faut se voir." C'est cette conviction qui nourrit son projet. Créer un espace où les idées circulent librement. Où les industries créatives peuvent se parler.

Newton refuse d'ailleurs de définir We Are comme un club. Le mot le gêne et me paraît aussi réducteur quand je l'utilise pour le provoquer gentiment. "Je déteste l'idée d'entre-soi", dit-il. Pour lui, les clubs traditionnels français fonctionnent souvent autour d'une logique d'exclusion avec, au choix, trois types de sélection : mêmes écoles, mêmes réseaux ou mêmes milieux. We Are cherche au contraire à mélanger les profils.

Entrepreneurs de startups, dirigeants de grandes entreprises, artistes, producteurs, investisseurs. "Ce qui m'intéresse, ce sont les décideurs. Les gens qui font les choses." Au fil du temps, une communauté s'est constituée. Des dirigeants d'entreprises, des figures de la mode, des responsables de grandes institutions culturelles. Le lieu organise près de 250 événements par an : conférences, rencontres, débats. L'objectif est toujours le même. Casser les silos.

Le paradoxe français, l'économie de la création

Newton a une conviction forte : la France possède certaines des industries créatives les plus puissantes du monde. Il cite immédiatement quelques noms. LVMH, Kering, L'Oréal. "Ce sont nos GAFA à nous", dit-il. Ces groupes dominent l'économie mondiale du luxe et de la beauté. La France excelle également dans le cinéma, la musique, l'édition, le design ou encore les jeux vidéo. Et pourtant, selon lui, ces univers fonctionnent encore trop souvent en silos. "Les gens se croisent dans des dîners privés, mais ils ne travaillent pas ensemble. Chaque industrie pense être unique, alors qu'elles ont souvent les mêmes problématiques." Il donne un exemple qui l'a marqué. Lorsque l'industrie musicale s'effondre dans les années 2000 avec l'arrivée du MP3 et du téléchargement illégal, certains entrepreneurs imaginent un nouveau modèle : le streaming.

La naissance de Deezer en France préfigure ce que deviendra la musique mondiale. Mais les autres industries culturelles observent sans vraiment en tirer de leçons. "Le cinéma aurait pu anticiper ce qui allait lui arriver. Mais comme chacun reste dans son silo, personne ne regarde ce qui se passe ailleurs." Pour Newton, ce cloisonnement est profondément français.

Newton insiste sur un point : la création ne peut pas être séparée de l'économie. Il reprend souvent l'expression anglo-saxonne Creative Industries. "Ce terme est intéressant parce qu'il associe deux mots : créatif et industrie." En France, selon lui, la notion de culture a souvent tendance à écraser celle d'industrie. "On parle de culture avec un grand C. Mais on oublie que derrière il y a aussi des entreprises, des emplois, des entrepreneurs." Pour Newton, la création est aussi un moteur économique majeur. Les industries créatives représentent aujourd'hui un secteur stratégique pour de nombreux pays. La France possède là un avantage historique. "Notre génie créatif est réel", dit-il. Mode, architecture, savoir-faire artisanal : autant d'éléments qui composent l'ADN culturel français.

Une carrière faite de ruptures

Pour comprendre ce qui anime WeAre, il faut comprendre Newton, il faut remonter à ses débuts. Lui qui avait peur d'un parcours tracé, rien pourtant ne le prédestinait à créer un lieu de sociabilité pour les décideurs de la création. Il commence sa carrière dans la banque. L'expérience ne dure pas. "Ce qui ne me plaisait pas de manière générale dans la vie à cet âge-là, c'était le destin déjà écrit", se souvient-il. "Dans ces institutions que j'admire toujours, votre parcours était parfois à l'époque déterminé dès l'entrée. Selon votre école, vous savez jusqu'où vous pourrez monter dans l'entreprise. Je trouvais ça terrible." Il quitte rapidement cet univers pour rejoindre une petite agence de publicité fondée par deux figures du secteur. L'agence décolle rapidement. Newton y restera près de neuf ans avant de créer sa propre société de conseil. La suite ressemble à une succession de vies professionnelles. Publicité. Conseil. Direction au sein de groupes comme Havas. Puis production audiovisuelle pendant une dizaine d'années, notamment pour le groupe M6. "J'ai changé plusieurs fois de métier", dit-il en souriant. "Mais en réalité j'ai toujours fait la même chose : créer et connecter des idées."

Élever le niveau de jeu

À l'intérieur de We Are, la règle est simple : la discrétion et la qualité des échanges croisés. Les rencontres y restent souvent confidentielles. Des chefs d'État et d'entreprise, des artistes ou des responsables politiques s'y croisent régulièrement sans que cela ne fasse de bruit médiatique. Newton aime cette atmosphère. "Ici, on ne vient pas pour se montrer." Il raconte que certains membres très connus peuvent passer plusieurs jours dans le lieu sans que cela ne se sache. "Les gens viennent pour discuter, réfléchir, travailler." Cette discrétion contraste avec une époque dominée par les réseaux sociaux et l'exposition permanente. Newton observe avec distance la montée de l'économie de l'influence. "Les vrais réseaux sont invisibles", dit-il. Selon lui, les personnes réellement influentes ne ressentent pas le besoin de montrer leur réseau. Au moment de quitter les lieux, je lui demande un peu par provocation "We Are, ça sert à quoi au fond ?" La réponse est presque philosophique. "À élever le niveau de jeu, faire se rencontrer des gens qui ne se seraient jamais croisés. Provoquer des conversations inattendues. Et, peut-être, faire naître les idées de demain." Dans une époque saturée de connexions virtuelles, Newton parie sur une chose simple. Le pouvoir des rencontres réelles. Et le pari semble fonctionner.

Quand je cherche à savoir si Newton imagine développer son réseau à l’international (après Paris, Newton a ouvert un second lieu à Lille, une ville qu'il considère comme l'un des grands centres industriels et créatifs français), il me répond avec toute l'humilité d'un homme qui crée calmement "Pour l'instant, l'objectif reste simple : consolider ce modèle. Mais si on devait rêver d'autres villes, il y a Milan. Lisbonne. Et Athènes. Des capitales culturelles où les industries créatives pourraient dialoguer à l'échelle européenne".

Éric Newton a, comme son célèbre homonyme, découvert une loi fondamentale, non pas la gravitation universelle, mais quelque chose d'aussi puissant : la force d'attraction entre les idées. Et dans une époque qui mise tout sur le virtuel, c'est peut-être la plus utile des deux.

Eric Newton

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