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« Le luxe, ce n’est ni le prix ni l’ostentation, c’est le temps, la maîtrise et la justesse » Maxime d’Angeac, architecte
Publié le par Alexis de Prévoisin
Architecte, directeur artistique, ensemblier au sens noble du terme, Maxime d’Angeac nous reçoit dans ses bureaux parisiens. Il y défend une vision du luxe à rebours des effets de mode : une création totale, cohérente et cultivée, gouvernée par le plan, la lumière, la main et le temps long.
Du patrimoine aux univers de marque, du résidentiel à l’hospitalité en mouvement, il revient sur son rapport à l’architecture, aux savoir-faire et à l’intemporalité. Il fait également le point sur Orient Express, sur les bateaux Corinthian et Olympian, actuellement en cours de livraison, ainsi que sur son exposition au Musée des Arts décoratifs. Il évoque aussi sa relation avec les armateurs et les entreprises co-traitantes, et plus largement l’art de faire vivre une maison, une marque ou un mythe sans jamais les trahir.
Alexis de Prévoisin
Vous vous définissez d’abord comme architecte. Est-ce la clé de lecture de tout votre travail ?
Maxime d’Angeac
Oui, absolument. Je suis architecte avant tout.
C’est mon socle, ma discipline, ma manière de penser. J’ai été formé dans une tradition où l’architecture ne se limite pas à construire un volume ou à habiller un espace, mais engage une culture générale, un rapport au dessin, à l’histoire, aux proportions, à la lumière et à la matière.
J’appartiens, par affinité plus que par époque, à une certaine idée de la création héritée du début du XXe siècle et de l’entre-deux-guerres, lorsque les arts, l’architecture, le décor, le mobilier et les objets dialoguaient encore naturellement. J’ai toujours été sensible à cette vision totale. Lire, voyager, regarder le cinéma, écouter de la musique, étudier Vitruve, Ledoux, Piranèse, revenir aux fondements du dessin et de la composition : tout cela nourrit un projet.
Je crois à une architecture cultivée, humaniste, classique au meilleur sens du terme, c’est-à-dire capable de durer, de traverser le temps sans se soumettre aux modes.
Mes références personnelles peuvent être très différentes, mais elles ont toutes en commun une forme de radicalité sensible : Tadao Ando pour la puissance du vide, de la lumière et du silence ; Eileen Gray pour l’intelligence du détail et la modernité sans dogme ; Le Caravage ou Léonard de Vinci pour la profondeur du regard, la composition et la tension entre ombre et révélation.
J’aime aussi des lieux très singuliers comme John Soane à Londres, où l’on voit à quel point un univers peut devenir total, habité, presque mental.
Alexis de Prévoisin
Vous employez volontiers le mot d’"ensemblier". Pourquoi est-ce important pour vous ?
Maxime d’Angeac
Parce que ce mot dit quelque chose de très juste. Il ne s’agit pas de signer un décor, ni de se mettre en scène comme un auteur omniprésent. Il s’agit d’orchestrer.
Un projet doit former un tout cohérent, depuis le plan jusqu’à la poignée de porte, depuis l’architecture jusqu’au verre posé sur la table. Être ensemblier, c’est veiller à cette harmonie générale, faire dialoguer les savoir-faire, donner une direction claire, sans narcissisme.
Je me méfie beaucoup du set design, du décor qui impressionne mais ne repose sur rien. Ce qui m’intéresse, ce sont les lieux vécus, les lieux habités, les lieux dont la cohérence se perçoit parfois sans même qu’on puisse l’expliquer.
Dans un bon projet, on ne doit pas sentir la volonté de l’auteur : on doit sentir l’esprit du lieu, l’évidence de la marque, la justesse de l’ensemble.
Alexis de Prévoisin
Qu’est-ce qui déclenche votre envie de vous engager dans un projet ?
Maxime d’Angeac
Souvent, cela commence par une bonne question. Un client qui pose une question intelligente, qui exprime un désir profond, qui cherche autre chose qu’un effet ou qu’un simple habillage m’intéresse immédiatement. J’ai besoin de sentir qu’il y a une valeur intellectuelle dans la commande, un espace de réflexion, une ambition réelle.
À l’inverse, je renonce assez facilement à des demandes qui n’ont pas de sens ou qui ne visent qu’une séduction superficielle. La liberté et l’exigence vont ensemble. Que je travaille pour un particulier ou pour une marque, j’ai besoin de cette tension : la complexité, la finesse des sensations, la nécessité d’aller au bout.
Une marque demande des standards, un récit, une perfection du détail.
Un particulier offre parfois une intimité et une subtilité différentes. Dans les deux cas, ce qui compte, c’est la justesse.
Alexis de Prévoisin
Vous parlez souvent du plan. À quel point est-il central ?
Maxime d’Angeac
Le plan est primordial. Il règle presque tout.
Quand le plan est juste, il organise naturellement la lumière, les ombres, les volumes, les circulations et la lisibilité du lieu. Une façade, au fond, lit un plan. Un objet lui-même prolonge une logique d’ensemble. Je crois profondément à cette hiérarchie. Il faut rendre le plan parfait, ou du moins le plus juste possible, parce que c’est lui qui porte silencieusement la cohérence de toutes les échelles.
Et puis, paradoxalement, quand il est réussi, il doit s’oublier. L’architecture ne doit pas être narcissique. Elle doit servir la vie, être là sans s’imposer, porter une expérience sans démonstration.
C’est cela qui m’intéresse : une structure très pensée, très construite, mais qui se met au service d’une sensation d’évidence.
Alexis de Prévoisin
Et la lumière ?
Maxime d’Angeac
La lumière est l’autre grande matière du projet. Elle n’est pas seulement technique : elle est sensible, presque spirituelle. Elle élève. Elle donne une qualité d’émotion que rien d’autre ne remplace.
Il y a dans la lumière une vertu profondément poétique. Je pense souvent à l’abbé Suger, à cette idée d’une lumière qui dépasse la seule fonction et porte quelque chose d’anagogique, d’élévation.
On pourrait aussi convoquer Baudelaire, tant il y a dans certains espaces une promesse de correspondances, de profondeur et de trouble. Je crois que l’architecture doit produire cela : une émotion qui dépasse la démonstration technique. C’est aussi pour cela que je tiens tant à l’intemporalité.
La mode fabrique des objets et des lieux qui vieillissent mal. Moi, je préfère créer des lieux de leur temps, certes, mais qui ne soient pas prisonniers d’une tendance.
Alexis de Prévoisin
Justement, comment définissez-vous le luxe aujourd’hui ?
Maxime d’Angeac
Pour moi, le luxe n’est ni le prix ni l’ostentation.
Le luxe, c’est d’abord la rareté, le temps et la maîtrise. C’est ce qui résulte de l’apprentissage, de l’exigence, de la patience, d’un geste qui s’est affiné pendant des années.
C’est un artisan Hermès qui a passé sa vie à comprendre un cuir, un montage, une couture. C’est une maison qui respecte les temps incompressibles. C’est une forme de simplicité supérieure.
Je n’aime pas beaucoup les superlatifs, les surenchères, les expressions comme "hyper luxe". Le vrai luxe est souvent plus simple, plus discret, plus chic, plus authentique. Il est dans une précision, une densité, une retenue. Il est dans un espace parfaitement proportionné, dans un silence juste, dans une matière qui a eu le temps de devenir elle-même.
Alexis de Prévoisin
Le temps est donc une matière du luxe ?
Maxime d’Angeac
Oui, très clairement.
Le luxe, c’est aussi le luxe du temps. Il faut du temps pour inventer, pour hésiter, pour se tromper, pour recommencer, pour laisser mûrir une matière ou un procédé. Certaines choses demandent des semaines, des mois, parfois des années. Une assiette de Sèvres peut demander des années de mise au point. Un vernis d’eucalyptus peut nécessiter douze semaines ou davantage.
Tout cela obéit à des temporalités que l’on ne peut pas compresser sans perdre la qualité du résultat.
Nous vivons dans un monde qui voudrait accélérer tout. Or la justesse suppose parfois de ralentir. Le luxe, au fond, c’est aussi cela : la capacité à respecter le temps nécessaire.
Alexis de Prévoisin
Un lieu peut-il être luxueux par le vide, par l’espace lui-même ?
Maxime d’Angeac
Bien sûr. Le luxe peut être dans l’espace, dans le vide, dans la respiration. Un hall, par exemple, peut magnifier le vide au lieu de chercher à le remplir. Ce vide n’est pas une absence, il est productif. Il donne de la lecture, il installe une émotion, il permet à la lumière d’exister, il offre une générosité rare.
Le luxe est aussi une qualité de lecture de l’espace. Il tient à l’architecture, à l’histoire, à l’environnement, à tout ce qui confère à un lieu une profondeur culturelle et sensible.
Alexis de Prévoisin
Dans les lieux patrimoniaux, comment éviter le piège du pastiche ?
Maxime d’Angeac
Par la culture, d’abord. Si l’on n’a pas une culture suffisamment profonde, on tombe vite dans la nostalgie, dans l’imitation ou dans la citation trop littérale. Je pense qu’il faut avoir tellement absorbé un univers que l’on puisse ensuite créer librement, sans avoir besoin de reproduire servilement.
Dans un projet patrimonial, ce qui m’importe, c’est de retrouver un esprit, pas de fabriquer une copie. Je l’ai ressenti de manière très forte dans un lieu comme Guerlain, avenue des Champs-Élysées, dans cet héritage qui touche à Charles Mewès, aux marbres, à l’abeille, à toute une mémoire de la maison, mais aussi à des figures comme Jean-Michel Frank. On peut préserver, restaurer, réinterpréter, mais il faut rester vivant. J’aime l’idée de faire apparaître les Lalique de demain plutôt que de singer les marqueteries d’hier.
On peut intégrer des éléments anciens authentiques, on peut faire dialoguer les époques, mais jamais dans le mensonge décoratif.
Alexis de Prévoisin
Vous avez travaillé avec de grandes maisons. Qu’avez-vous appris du luxe de marque ?
Maxime d’Angeac
J’y ai appris l’exigence de perfection, la cohérence, le récit derrière les objets. Une grande maison vous enseigne que rien n’est anodin, qu’un détail peut ruiner l’ensemble, qu’une histoire de marque ne se proclame pas, elle s’incarne. J’y ai aussi appris que l’intemporalité se construit, qu’elle ne se décrète pas.
J’ai beaucoup reçu de certaines rencontres, de certaines maisons, de certaines cultures. Je pense à Hermès, bien sûr, mais aussi à Hilton McConnico, qui avait cette intelligence rare des correspondances entre décor, objet, couleur, architecture intérieure. Ce qui me passionne, c’est de réactiver un ADN. Pas de plaquer une tendance sur une marque, mais de comprendre ses formes, ses matériaux, ses typographies, ses valeurs, puis d’en faire émerger quelque chose de contemporain et de juste.
La co-création avec les partenaires est essentielle à condition qu’elle soit tenue par une ligne commune très haute. Sinon, on tombe dans l’éclectisme ou la dissonance.
Alexis de Prévoisin
Cette idée d’ensemble se retrouve particulièrement dans Orient Express. Qu’est-ce qui vous a attiré dans cette aventure ?
Maxime d’Angeac
Orient Express est une légende, mais une légende vivante. C’est une histoire du voyage, du luxe français, de l’hospitalité, de l’élégance en mouvement.
Depuis 1883, la marque porte un imaginaire très fort, avec plusieurs âges d’or, de la Belle Époque aux voitures d’acier dessinées par René Prou. La question n’était pas de figer cet héritage, mais de le faire revivre avec sérieux, profondeur et vision. Ce qui m’intéressait, c’était précisément d’éviter le décor de citation.
Orient Express n’est pas un thème. C’est une culture, un rythme, une manière d’habiter le voyage. Il fallait retrouver cela, sans folklore, avec une exigence complète, immersive, cohérente.
Alexis de Prévoisin
Vous parlez d’"hospitalité en mouvement". C’est une expression très forte.
Maxime d’Angeac
Oui, parce qu’elle dit bien ce que représente Orient Express aujourd’hui. Il ne s’agit pas seulement d’un train ou d’un bateau. Il s’agit d’une expérience du voyage. D’une hospitalité qui se déplace, qui accompagne, qui enveloppe.
Le mouvement change tout : les perceptions, les contraintes, la dramaturgie, la relation au temps. Cette extension vers le maritime prolonge naturellement cet imaginaire. La Méditerranée, au sens large, avec presque une lecture braudélienne du voyage, s’y prête particulièrement bien. Mais là encore, il ne s’agit pas de faire un "flagship" flottant ou une vitrine de marques.
Les partenariats n’ont de sens que s’ils respectent profondément l’ADN du projet. On peut travailler avec de très grandes maisons, y compris avec des groupes comme LVMH, mais à la condition que la co-création reste juste et ne transforme pas l’ensemble en alignement de logos ou d’effets de mode.
Alexis de Prévoisin
Dans Orient Express, on sent aussi une très forte attention portée aux objets.
Maxime d’Angeac
Oui, parce qu’un univers comme celui-là ne peut pas être pensé par fragments. Il faut tout dessiner, ou presque tout contrôler, pour maintenir l’harmonie générale. Les assiettes, les verres, les horloges, les poignées, les tissus, les luminaires, les détails de cabine : tout participe du récit.
Quand on travaille sur une maison de cette ampleur, on s’appuie aussi sur une mémoire immense, un catalogue de références, un patrimoine de formes et d’usages. Mais il faut le faire vivre aujourd’hui.
C’est ce qui peut conduire à imaginer, par exemple, des pièces en dialogue avec des partenaires comme Cartier, sans jamais perdre le centre de gravité de la marque.
Alexis de Prévoisin
Le luxe est souvent associé à la créativité. On oublie parfois qu’il est aussi affaire de méthode.
Maxime d’Angeac
Oui, et même de discipline. La créativité sans méthode ne mène pas loin.
Pour qu’un lieu soit juste, pour qu’un objet soit beau, pour qu’un ensemble tienne, il faut une chaîne de compétences extrêmement solide. Il faut des manufactures, des artisans, des spécialistes, des entreprises d’exécution, et il faut que tout cela travaille ensemble.
Sur certains projets, cela signifie faire travailler des maisons et des ateliers très différents : des velours de la Manufacture Royale Bonvallet, des porcelaines Haviland ou Sèvres, des maisons comme Barrois, Malvaux, ADM, des spécialistes italiens pour certains programmes, et toute une constellation d’acteurs moins visibles mais décisifs. Il faut faire émerger cette chaîne de compétences, du rang 1 au rang 3, et lui donner une ligne commune.
La solidarité entre la vision et la fabrication est fondamentale. Le luxe n’est pas seulement un sommet visible. C’est aussi une profondeur invisible faite de métiers, de temps, de mise au point, de corrections, d’humilité.
Alexis de Prévoisin
Dans un tel projet, l’exécution devient presque aussi importante que la vision.
Maxime d’Angeac
Je dirais même qu’une idée sans exécution parfaite ne vaut rien. Le design doit se prolonger dans une rigueur industrielle absolue. Cela suppose des plans d’exécution très poussés, des maquettes, des pré-fits à l’échelle, une maîtrise des systèmes techniques, des contraintes de sécurité, de poids, de bruit, de démontage, de circulation d’air, d’accessibilité.
Dans les univers mobiles, ferroviaires ou maritimes, tout se complexifie. Il faut parler le langage des ingénieurs, comprendre les normes, assumer la crédibilité technique face aux industriels et aux chantiers. C’est passionnant, mais cela exige une très grande précision. La moindre simplification mal pensée peut détruire la qualité d’un projet.
Alexis de Prévoisin
Qu’est-ce qui vous attire encore aujourd’hui dans les projets à venir ?
Maxime d’Angeac
La complexité, d’abord. J’aime les programmes qui obligent à apprendre, à croiser les disciplines, à se déplacer intellectuellement. Cela peut être un musée, un grand domaine, un projet technique, voire un bloc opératoire, parce que tout cela oblige à penser autrement.
Mais avec l’expérience, j’ai aussi envie d’un retour à une certaine échelle humaine. Le résidentiel m’intéresse énormément, parce qu’il touche à la finesse des sensations, à la vie concrète, à l’intimité. L’hôtellerie, d’une autre manière, bénéficie de cette culture-là.
Et puis il y a cette idée, presque idéale, de la maison parfaite, comme un prototype, un concentré de tout ce que l’on cherche à faire tenir ensemble.
J’aimerais aussi, un jour, travailler pour un grand collectionneur. Ce serait sans doute l’une des commandes les plus passionnantes : un projet où l’espace, les œuvres, la vie, la mémoire et le regard puissent dialoguer à très haut niveau, dans une relation personnelle, exigeante, presque idéale.
Alexis de Prévoisin
Au fond, quelle est la ligne qui traverse tout votre travail ?
Maxime d’Angeac
Sans doute la recherche de la justesse. La justesse d’un plan, d’une lumière, d’un détail, d’un récit, d’une proportion, d’une matière, d’un temps respecté.
Je crois à la cohérence plus qu’à l’effet, à la profondeur plus qu’au signal, à l’intemporalité plus qu’à la nouveauté forcée.
Le luxe, pour moi, naît là : dans une exigence silencieuse, dans une maîtrise qui ne cherche pas à s’exhiber, dans une forme d’évidence qui donne au lieu, à l’objet ou à l’expérience la possibilité de durer.
Alexis de Prévoisin — Directeur commercial Patrice Besse, Board Executive et auteur-conférencier de "Retail Émotions" & "Store Impact", chroniqueur Lifestyle luxe pour le Journal depuis la Suisse.