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« Mon rôle est de protéger, contextualiser et transmettre l’œuvre de mon père » Alexia Genta, Gérald Genta Héritage
Publié le par Alexis de Prévoisin
À mesure que le nom de Gérald Genta s’impose comme l’un des plus puissants de l’histoire horlogère, une autre question devient centrale : comment transmettre un tel héritage sans le simplifier, sans le figer, sans le livrer aux seuls raccourcis du marché ?
C’est à cette tâche qu’Alexia Genta se consacre aujourd’hui pleinement. À travers Gérald Genta Héritage, elle défend une lecture documentée, sensible et exigeante de l’œuvre de son père, bien au-delà des seules icônes auxquelles son nom est souvent réduit.
Alexis de Prévoisin
Vous vivez depuis longtemps à l’étranger. Est-ce que cela influence votre vision de l’héritage du nom Gérald Genta ?
Alexia Genta
Oui, sans doute. Je vis en Angleterre depuis l’âge de 12 ans, donc j’ai un regard à la fois très personnel et assez international. Je m’excuse parfois de quelques anglicismes, mais cet ancrage fait partie de mon parcours. Il m’aide peut-être à penser cet héritage avec un peu de distance – mon père est originaire d’Italie, Suisse et a vécu à Londres et Monaco, et aussi avec l’idée qu’il doit parler à plusieurs cultures, plusieurs générations, plusieurs sensibilités.
Alexis de Prévoisin
Aujourd’hui, comment définissez-vous précisément votre mission ?
Alexia Genta
J’ai quitté le conseil en stratégie et marketing pour me consacrer entièrement à la protection et à la transmission de l’œuvre de mon père.
Pour moi, c’est à la fois un devoir et un privilège. Gérald Genta Héritage est une association, pensée comme un point de référence pour les journalistes, les marques, les collectionneurs.
Mon rôle est clair : protéger l’intégrité de son travail, le contextualiser avec rigueur, et en assurer une transmission juste dans le temps.
Alexis de Prévoisin
Justement, qui était Gérald Genta, selon vous ?
Alexia Genta
Mon père était avant tout un artiste, qui a trouvé dans la montre un territoire d’expression exceptionnel. Il était souvent surnommé le "Picasso de l’horlogerie" — une comparaison qu’il aurait d’ailleurs pleinement assumée, tant Picasso était son artiste favori. Mais comme souvent avec les artistes, une partie de son œuvre a fini par éclipser le reste.
On cite toujours les grandes icônes, la Royal Oak, la Nautilus, l’Ingénieur, la Locomotive, qui sont évidemment majeures, mais il y a beaucoup d’autres facettes de son œuvre, d’autres attributions, d’autres périodes, d’autres gestes de création.
Alexis de Prévoisin
Vous insistez beaucoup sur la nécessité de contextualiser. Pourquoi est-ce si important ?
Alexia Genta
Parce qu’un héritage peut être trahi dès lors qu’il est simplifié. Il faut restituer les faits, les nuances, l’humanité.
Mon père a connu l’exil enfant, le contexte italien sous Mussolini, le retour en Suisse, cette faim de réussir qui l’a porté. On ne comprend pas une œuvre si on ne comprend pas aussi la trajectoire de vie qui l’a rendue possible.
C’est cela que j’essaie de transmettre : pas seulement des objets, mais une histoire, un tempérament, une vision.
Alexis de Prévoisin
Comment se construit cette transmission en partant de l’intime ?
Alexia Genta
Elle passe par la pédagogie ou la communication aujourd’hui. Mon père ne transmettait pas en expliquant. Chez lui, le dessin était instinctif. Notre lien se construisait autrement : dans la nature, dans l’observation, dans le rapport à la beauté, à la symétrie, aux couleurs. Ce sont ces repères-là qui m’ont structurée.
Aujourd’hui, est de les traduire avec justesse, et de veiller à ce qu’ils ne soient pas déformés.
Alexis de Prévoisin
Comment envisagez-vous les collaborations avec les marques ?
Alexia Genta
Une collaboration n’a de sens que si elle est juste. Elle doit être fondée sur une compréhension réelle du travail de mon père — pas simplement sur son nom. Cela implique de la recherche, de la documentation, et un vrai respect du contexte dans lequel les pièces ont été créées. Il ne s’agit pas de refaire à l’identique, ni d’exploiter un nom. Il s’agit de créer dans l’esprit Genta, avec sincérité.
C’est ce que j’ai apprécié pour le relancement de la marque : une volonté de prolonger son travail avec exigence, sans le figer ni le simplifier. On retrouve cette même rigueur avec IWC autour de l’Ingénieur, ou Crédo pour la Locomotive.
Alexis de Prévoisin
Vous semblez très attentive au risque d’écrasement de la signature créative par le marketing.
Alexia Genta
Oui, c’est un vrai sujet. Une grande marque a évidemment une puissance énorme, mais il ne faut pas que la signature du designer disparaisse sous une logique de court terme. Il faut combattre cette dérive. Je préfère une proposition audacieuse, mais juste, plutôt qu’une réédition timide sans intention.
Je pense par exemple à l’Oursin Gentissima : c’est une pièce créative, audacieuse, presque imprévisible, qui prend un vrai risque et affirme une identité forte. Certaines créations ont toujours demandé du courage et du temps pour être comprises.
Cela a été vrai pour la Royal Oak, la Nautilus et l’Ingénieur, et cela reste vrai aujourd’hui.
Alexis de Prévoisin
"Relisez-vous" l’œuvre de votre père par périodes ?
Alexia Genta
Oui, beaucoup. Les années 1970 portent une forme d’équilibre et d’élégance. Les années 1980 montrent davantage d’expérimentation, une liberté croissante, des projets plus inattendus aussi. Les années 1990 deviennent plus flamboyantes, plus expressives, parfois plus picturales.
Ce découpage est important, parce qu’il permet d’éviter les mythes simplificateurs, comme certaines histoires un peu trop belles pour être vraies. Une œuvre se comprend dans le temps, dans son évolution, pas dans une anecdote isolée.
Alexis de Prévoisin
Le rôle d’Évelyne Genta revient souvent dans votre récit. Pourquoi est-il si central ?
Alexia Genta
Parce qu’il l’est. Ma mère a structuré et fait fonctionner la maison au quotidien à partir des années 1980. Pendant que mon père créait, elle gérait l’ensemble de l’activité : les équipes, les ventes, le marketing, la logistique, ainsi que deux fabriques qui représentaient au total environ 250 personnes. Elle a été un contrepoids essentiel à un artiste en donnant un cadre et une structure à une énergie profondément créative. Elle est aujourd’hui une mémoire vive, une encyclopédie, un pivot.
Sans elle, beaucoup de choses auraient été perdues ou mal comprises.
Alexis de Prévoisin
À quel moment avez-vous senti qu’il fallait passer d’une vigilance à un engagement total ?
Alexia Genta
Quand j’ai constaté certaines interprétations trop éloignées de l’esprit du travail de mon père. Cela m’a fait prendre conscience qu’il ne suffisait pas d’être vigilante — il fallait s’engager de manière plus structurée.
Nous sommes la dernière génération à l’avoir connu personnellement, avec une compréhension directe de sa manière de penser et de créer. Il y a donc une responsabilité particulière parce qu’il n’y a probablement pas mieux que nous pour le faire avec justesse.
Alexis de Prévoisin
Quels sont vos objectifs pour les trois à cinq prochaines années ?
Alexia Genta
Il y a aujourd’hui beaucoup d’intérêt et de sollicitations autour de l’œuvre de mon père, ce qui est très encourageant.
Mon objectif est de continuer à m’engager sur des projets qui ont du sens, avec les bons partenaires, et dans un cadre exigeant.
L’enjeu reste le même : faire reconnaître son travail dans toute sa portée, au-delà des lectures partielles, et en préserver l’intégrité dans le temps.
Alexis de Prévoisin
Nous avons toujours un rapport très personnel à nos montres et vous en particulier avec l’œuvre de votre père. Si vous deviez raconter ce parcours par âges et par modèles, quel serait-il ?
Alexia Genta
Oui, parce que chez moi, les montres sont liées à des âges de vie.
À 16 ans, je portais une Minnie Mouse Gold and Gold. À 20 ans, une Royal Oak Lady. À 30 ans, une Gold and Gold Lady en or jaune sertie, ainsi qu’une octogonale quantième — des pièces offertes par ma mère.
À 40 ans, je serai davantage tournée vers des pièces signées de la main de mon père, comme la GEFICA, et ponctuellement vers la Locomotive ou l’Ingénieur. Et puis à 50 ou 60 ans, avec humour, on peut dire que je viserai peut-être la "grande serrurerie". Mais au fond, ce qui compte, c’est le lien.
Quand il y a le nom de mon père sur le cadran, l’objet prend un autre dimension pour moi.
Alexis de Prévoisin
Donc la montre n’est jamais seulement une montre ?
Alexia Genta
Non, jamais. Une montre porte toujours plus que sa fonction. Dans mon cas, elle prolonge une histoire personnelle, mais aussi une manière de penser et créer. Ce n’est pas seulement un choix esthétique ou horloger – c’est une relation avec une voix, avec un monde.
Alexis de Prévoisin
Parlons aussi d’Évelyne à travers les montres. Quels modèles porte-t-elle volontiers et aime-t-elle ?
Alexia Genta
Ma mère porte souvent l’Oursin Chrono et une Fantaisie avec Picsou. Cela dit aussi quelque chose de sa personnalité, de son rapport aux pièces fortes, aux objets qui racontent une histoire. Chez elle, comme chez mon père, il y a toujours eu une vraie liberté de goût.
Alexis de Prévoisin
Parlons des commandes spéciales et des rituels de création. Que racontent-ils du personnage Gérald Genta ?
Alexia Genta
Ils racontent un créateur très sûr de son trait. Lors de commandes pour des clients prestigieux, il pouvait dessiner en direct, dans un moment presque convivial.
Il y avait une spontanéité, mais aussi une forme de certitude : il ne modifiait pas ses dessins. Pour lui, ils étaient justes. Il pouvait dire, en substance : "mon dessin est parfait". Et souvent, ma mère jouait alors un rôle de diplomate. Cela dit très bien leur complémentarité.
Alexis de Prévoisin
Au fond, quelle est votre définition du luxe aujourd’hui ?
Alexia Genta
Le luxe naît pour moi de la rencontre entre la vision d’un artiste et une excellence d’exécution. C’est cette combinaison qui produit l’émotion. La montre n’est plus un objet essentiel d’un point de vue fonctionnel. Donc elle doit assumer autre chose : devenir un objet d’art, l’expression d’un rapport au temps, d’une sensibilité, d’un regard. C’est là que le luxe retrouve de la vérité.
Alexis de Prévoisin
Et quels conseils transmettriez-vous aujourd’hui aux créateurs, aux marques, ou même aux jeunes passionnés ?
Alexia Genta
Je sais surtout ce que mon père aurait dit. Il insistait beaucoup sur le fait de ne pas copier, et d’aller chercher l’inspiration ailleurs – dans la nature, dans l’architecture, dans le réel. Et puis une chose très simple : sans audace, il n’y a pas de création.
Alexis de Prévoisin
Qu’aimeriez-vous que le public retienne, au fond, de Gérald Genta ?
Alexia Genta
Qu’on comprenne qu’il était avant tout un artiste, et un grand peintre, avec une manière très singulière de penser et de créer. Si je peux contribuer à cela, alors j’aurai fait mon travail.
Alexis de Prévoisin — Directeur commercial Patrice Besse, Board Executive et auteur-conférencier de "Retail Émotions" & "Store Impact", chroniqueur Lifestyle luxe pour le Journal depuis la Suisse.