
Pascal de Izaguirre, l'homme qui fait décoller Corsair
Publié le par Sidney Biolley
Le Président-directeur général de Corsair a fait, en pleine pandémie, un pari à deux milliards d'euros pour renouveler toute sa flotte. Pari gagné : l'exercice 2024/2025 affiche un résultat net de 15,2 millions d'euros. Rencontre avec un dirigeant qui refuse un luxe en trompe-l'œil, et veut le rendre accessible à tous.
Lorsque je retrouve Pascal de Izaguirre pour un café au St James, je lui demande quel est le secret d'un bon patron dans l'aéronautique. Il me répond du tac au tac : "Dans l'aérien, tout commence par une machine".
Chez Corsair, à la tête de laquelle il est arrivé en 2010 après dix-sept ans chez Air France-KLM puis la direction de TUI France, il n'a pourtant pas commencé avec une machine, mais avec une flotte entière. Il évoque presque immédiatement une date : le 24 décembre 2024. Ce jour-là, Corsair a reçu son dernier avion de nouvelle génération, le neuvième, venu compléter une flotte désormais exclusivement composée d'Airbus A330neo. "C'était un beau cadeau de Noël", sourit-il. La formule est légère. Elle contraste avec la solidité du parcours, et avec le courage qu'il a fallu, à sa prise de poste, pour engager un tel virage.
Car ce cadeau de Noël marque alors la fin d'un cycle de transformation de plusieurs années. Pendant que l'industrie aérienne tentait simplement de survivre à la pandémie, Corsair faisait un pari audacieux : moderniser intégralement sa flotte. Une décision prise au cœur de la crise. Près de deux milliards d'euros engagés.

Je lui demande, un brin provocateur, comment on fait passer l'addition en interne. "C'était un pari risqué", reconnaît-il. "Mais aujourd'hui, cela nous donne une longueur d'avance. La compagnie exploite désormais une flotte homogène d'A330neo, parmi les appareils long-courriers les plus récents du marché."Les comptes lui donnent raison. Sur l'exercice 2024/2025, la deuxième compagnie long-courrier française affiche un chiffre d'affaires de 712 millions d'euros, un résultat d'exploitation de 26,4 millions et un résultat net de 15,2 millions - contre 1,1 million un an plus tôt. À l'heure où le baril repart à la hausse après chaque crise et où les enjeux écologiques pèsent sur l'image des compagnies, son pari semble gagné. Sur ce terrain, il a une guerre d'avance.
Mais pour Pascal de Izaguirre, l'avion n'est que le point de départ. "Dans une compagnie aérienne, l'avion est l'outil industriel", explique-t-il. "Derrière, il y a tout le reste : le service, l'expérience, la promesse client."
Un engagement fort contre l'illusion facile
J'en profite pour l'interroger sur la nouvelle identité visuelle de Corsair. Il me demande de la qualifier ; je réponds qu'elle me paraît "plus élégante". Il relève le mot avec malice, c'est celui qu'il emploie souvent avec ses équipes, comme un état d'esprit transversal. Il reconnaît une volonté de marque plus statutaire, plus premium. Mais il insiste sur un point essentiel :
"Une marque ne peut pas devenir élégante plus vite que la réalité du produit." Il enchaîne : "Ce serait comme lever le rideau d'un théâtre alors que la scène n'est pas prête." Pendant plusieurs années, la compagnie a travaillé les fondamentaux : modernisation de la flotte donc, mais aussi homogénéité des cabines, qualité du service, expérience client. "Ce n'est qu'une fois ces bases installées que la marque a été redessinée", souligne-t-il. "Avant cela, je ne voulais pas que l'on change l'image de Corsair sans que la réalité du produit soit là. Une nouvelle identité n'est pas un point de départ. C'est un aboutissement."
Je le challenge, avec complicité, sur l'écart entre les discours et les faits. Je lui raconte qu'il y a quelques semaines, je voyageais en premium sur une grande compagnie européenne. La promesse était séduisante : plus de confort, un service amélioré. Dans les faits, la différence tenait surtout à quelques centimètres supplémentaires et à un plateau-repas légèrement rehaussé. Le siège restait étroit. La lumière, agressive. Le service, mécanique. J'avais eu droit à la file prioritaire à l'aller, mais pas au retour. À un moment, je me suis demandé ce que signifiait encore le mot premium dans l'aérien.
Lorsque je lui raconte cette expérience, Pascal de Izaguirre acquiesce immédiatement. "Le client voit tout, aujourd'hui", dit-il. "Les voyageurs sont devenus des experts. Ils comparent. Ils observent. Et ils repèrent immédiatement lorsque la promesse marketing dépasse la réalité."
Pour lui, c'est précisément là que se joue la différenciation. L'attention au détail devient essentielle dans un monde où les voyageurs fréquents sont de plus en plus exigeants. La qualité d'une couette. Le design d'une trousse de voyage. La lumière de la cabine. La finesse de la vaisselle. Il raconte par exemple l'introduction de chaussons en classe affaires, née d'une observation toute simple : sur les vols de nuit, les passagers retirent leurs chaussures. "Et quand ils se lèvent, ils marchent en chaussettes." Un détail. Mais c'est exactement ce type de détail qui construit une expérience, et il confie y veiller personnellement, en testant lui-même, avec ses équipes, chaque maillon de la chaîne.
Le nouveau visage du client premium
Pendant des années, le transport aérien a filé vers une industrialisation extrême. Optimisation. Standardisation. Compression des coûts. Mais, contrairement aux idées reçues, la montée en gamme ne repose plus seulement sur les voyageurs d'affaires. Au contraire : certaines des classes affaires les plus remplies sont aujourd'hui occupées par des voyageurs loisirs. "Sur des destinations comme l'île Maurice", me confirme-t-il, "les passagers premium sont majoritairement des clients individuels. Des voyageurs qui séjournent dans des hôtels haut de gamme, louent des villas et considèrent le voyage comme une expérience globale. Pour eux, le vol fait partie intégrante du séjour."
Cette observation, il la fait aussi de plus haut. Car Pascal de Izaguirre préside par ailleurs la FNAM, la fédération du transport aérien français. À ce titre, il a porté une vaste étude sur la sociologie du passager qui objective ce qu'il constate chez Corsair : l'avion s'est démocratisé. Les employés y sont devenus la première catégorie socioprofessionnelle, les moins de 35 ans représentent désormais près de la moitié des voyageurs, et une personne sur deux parmi les foyers les plus modestes déclare prendre l'avion. Le voyage n'est plus un privilège de classe ; il est devenu un bien commun, ce qui rebat les cartes du premium.
Cette évolution correspond à une transformation plus large. Le luxe n'est plus seulement un objet : c'est une expérience. On l'entend partout : dans l'hôtellerie, dans la gastronomie, dans le tourisme. Cette logique gagne désormais l'aérien, comme relais de croissance et levier de fidélisation. Les voyageurs veulent un parcours fluide à l'aéroport, un service personnalisé, une gastronomie soignée, une cabine confortable, une attention aux détails. Autrement dit : un voyage qui ressemble davantage à une expérience qu'à un simple transport.
C'est ici que la stratégie de Corsair devient intéressante. Plutôt que de réserver l'expérience à la seule cabine affaires, la compagnie ouvre ses services "luxe" à tous. Un passager en classe économique peut compléter son vol, à la carte : un repas gastronomique, un accès au salon, un service personnalisé à l'aéroport. "Tout le monde a le droit de se faire plaisir", résume Pascal de Izaguirre.
Le modèle épouse l'évolution de la consommation contemporaine : on compose son expérience. On peut ne pas voyager en classe affaires, mais vouloir s'offrir l'un de ses services. Comme un sac de luxe que l'on s'offre une fois et que l'on portera avec un jean de fast-fashion et le sweat d'un créateur. On peut voler comme on s'habille, en mêlant les registres, selon ses envies et le moment.
La montée en gamme se lit dans le concret. Depuis juillet 2025, la cabine Business propose une carte des vins signée Antoine Petrus, Meilleur Ouvrier de France sommelier, et un Menu Prestige pensé comme une expérience gastronomique à dix mille mètres : caviar Daurenki, tarama, coeur de saumon, homard bleu de Bretagne, fromages affinés, opéra gourmand, signés Petrossian et Dalloyau, réservable en amont, et accessible à 115 euros quelle que soit la classe. Au sol, le même principe : un service d’accueil et de prise en charge VIP à Orly, une offre de location avec Hertz, et surtout CheckMe by Dirby, qui fait de Corsair la seule compagnie française à proposer l'enregistrement des bagages à domicile, à l'hôtel ou au bureau - accessibles à tous ses passagers. On rejoint Orly les mains libres ; on en repart sans attendre au tapis. Le luxe, ici, se mesure d'abord en temps gagné et en stress évité.
La responsabilité n’est pas une option
Un autre souvenir de voyage me revient quand il évoque ces services à la carte : plus moral, moins matériel. Je lui raconte qu'un grand acteur aérien, au moment de finaliser un billet en business, m'a proposé d'améliorer l'impact environnemental de mon vol. Il suffisait de payer un supplément. À ma charge. La formulation était habile, mais l'impression, étrange : comme si la responsabilité écologique d'un secteur entier devenait la mienne, en option.
Lorsque je lui rapporte la scène, Pascal de Izaguirre sourit. Pour lui, la transition environnementale ne peut pas être traitée comme un supplément marketing. "Si l'aviation veut continuer à se développer, elle doit être acceptable pour la société." La nuance dit beaucoup de l'homme : la responsabilité n'est pas une ligne de plus sur la facture du client, c'est une condition de survie de la filière. Un combat qu'il porte d'ailleurs au-delà de Corsair, à la tête de la fédération, où il défend une décarbonation soutenue collectivement plutôt que refilée au voyageur.
Une horlogerie de précision, pour tous
De ces quatre-vingt-dix minutes passées ensemble, je retiens que diriger une compagnie aérienne reste l'une des activités les plus complexes qui soient."C'est une horlogerie de précision", me confie-t-il. "La ponctualité. L'état des cabines. Le service client. La logistique. Des dizaines de paramètres doivent fonctionner ensemble. Et chaque amélioration demande du temps."
"Grâce aux équipes formidables qui font la compagnie chaque jour, Corsair entre dans une nouvelle phase. Nous avons désormais des fondamentaux extrêmement solides", poursuit-il. "L'objectif est maintenant d'ancrer durablement cette image dans l'esprit des voyageurs. Une compagnie que l'on reconnaît immédiatement. Une compagnie qui, dans un secteur ultra-concurrentiel, possède une identité claire et une offre de luxe à la carte : ouverte à tous, à la hauteur des plus exigeants."
Cette élégance ouverte à tous, Corsair entend aussi la faire descendre vers les régions. Car l'accessibilité dont parle Pascal de Izaguirre n'est pas seulement tarifaire : elle est géographique. Là où la plupart des long-courriers imposent un passage par Paris, la compagnie construit, patiemment, un maillage direct entre la province et les Outre-mer, un territoire qu'elle revendique aujourd'hui sans concurrent. Après Bordeaux–Fort-de-France, Nantes–Pointe-à-Pitre et un réseau océan Indien déjà ouvert depuis Marseille et Toulouse, la maison vient d'annoncer deux nouvelles liaisons directes vers la Guadeloupe : Marseille–Pointe-à-Pitre le 15 décembre 2026, et Toulouse–Pointe-à-Pitre le lendemain, opérées tout l'hiver en A330neo, avec prolongements possibles vers Saint-Barthélemy et Marie-Galante. "Aucune autre compagnie ne propose un maillage aussi structuré entre la province et les Outre-mer", résume-t-il. La même flotte neuve, le même niveau de service, quel que soit l'aéroport de départ : l'élégance, chez Corsair, ne s'arrête pas au périphérique.
Corsair est résolument plus élégante. Pascal de Izaguirre l'est aussi. Je suis reparti en pensant à ce parcours : dix-sept ans chez Air France-KLM, TUI, et quinze ans à redresser une compagnie que l'on disait condamnée aux "îles et cocotiers" avant son arrivée. Aux mots de sa biographie, on devrait en ajouter quelques-uns : patient, précis, passionné. Il ne fait aucun doute que Corsair gagnera encore des voyageurs du luxe dans les années à venir. Et que Pascal de Izaguirre et ses équipes dévouées n'y seront pas pour rien.
