Chronique

Kering +11% : quand un industriel apprend la désirabilité aux barons du luxe

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Mardi, la Bourse de Paris a vécu un moment de dissonance cognitive rare, de ceux qui font bugger les algorithmes de trading.

Les résultats financiers de Kering sont, objectivement, médiocres. Le chiffre d'affaires recule, les marges sont sous pression, et l'année 2025 est officiellement qualifiée de "ratée". La sanction logique aurait dû être le crash. Pourtant ? L’action s’envole, touchant un délirant +18% en séance.

Pourquoi le marché applaudit-il un bilan en rouge ? Parce que la Finance a arrêté de croire aux "Insiders Sachants", ces Barons du Luxe qui vendent la magie du passé en espérant que ça passe. Elle s'est mise à croire aux "Outsiders Autodidactes", ceux qui arrivent avec une caisse à outils et une méthode pour le futur.

Luca de Meo, l'industriel qui a l'humilité (ou la ruse) de dire qu'il est "en phase d'apprentissage", vient de donner une leçon magistrale aux gardiens du temple. Il a déplacé le curseur de la désirabilité : elle ne réside plus dans le Mythe, mais dans le Mouvement.

Voici les 3 ruptures qui expliquent pourquoi le marché a acheté le "Pilote" plutôt que le "Produit".

1. La fin de la tour d'ivoire : la désirabilité par le terrain 

C'est la première claque culturelle. Là où l'Intelligentsia du luxe pilote souvent depuis des bureaux feutrés du Triangle d'Or, déconnectée de la réalité granuleuse du retail, De Meo applique une méthode industrielle brutale : le "Reality Check" permanent.

Il ne suppose pas la désirabilité en regardant des slides PowerPoint. Il va la chercher physiquement, là où l'argent s'échange (comme le fait depuis des années Bernard Arnault lors de ses mythiques "store checks").

"Je passe tous mes week-ends dans nos magasins, à rencontrer les équipes, à discuter avec les clients... et je peux vous dire que l'énergie est de retour."

Ce n'est pas du micromanagement. C'est un message politique envoyé aux investisseurs : l'élan ne se décrète pas en Comex, il se constate en boutique. En garantissant que cet élan est "réel, bien que fragile", il offre ce que le luxe avait perdu à force de storytelling : de la Vérité.

2. La fin de la guerre d'égos : la désirabilité par le collectif 

C'est la rupture la plus violente avec la culture historique de Kering (et du luxe en général). Fini les baronnies féodales où chaque Maison joue sa partition en solo, quitte à cannibaliser la voisine. Fini la guerre interne pour les ressources.

De Meo importe la culture du "Club" et du sport de haut niveau : "c'est comme une équipe de football, tout le monde devrait porter le même maillot mais pas jouer au même poste. De cette façon, toutes nos marques ne courent pas après le même ballon."

Mais il va plus loin. Il a osé désacraliser les Directeurs Artistiques. Ces figures, souvent traitées comme des divinités intouchables, ont été récemment réunies (Demna, Vaccarello, Piccioli...) pour un atelier de 3 jours avec un panel représentatif des collaborateurs du groupe.

Le constat de De Meo est une petite bombe :

"Il y avait des gens qui n'avaient jamais vu de directeur artistique en vrai. Et ils arrivent, et ils ont deux bras, deux jambes, deux yeux..."

En humanisant les dieux, il remplace le culte de la personnalité par la force opérationnelle. Le génie créatif n'est plus une excuse pour l'isolement.

3. La fin de la rente "sac à main" : la désirabilité par la longévité 

C'est ici que l'Outsider se transforme en Visionnaire. De Meo a compris une chose que les puristes refusent de voir : le plafond de verre de la maroquinerie est atteint.

Il ouvre un océan bleu. Il a saisi que la dépense des HNWI (High Net Worth Individuals) se déplace massivement de l'AVOIR (le produit, le logo) vers l'ÊTRE (la santé, la durée de vie).

L'alliance annoncée avec L'Oréal sur le Wellness n'est pas un "coup marketing", c'est une stratégie de survie industrielle.

"Nous avons l’opportunité de créer quelque chose d’inédit... une formidable opportunité de différenciation que les autres acteurs n’ont pas encore explorée."

Il assume le risque pour sortir de la monoculture de la mode. Pour lui, la désirabilité ultime de 2030, ce n'est pas le "It-Bag". C'est la Longévité. C'est un pivot que seul un esprit libre des dogmes du secteur – un "mécanicien" qui ne craint pas de se salir les mains avec la science – pouvait imposer.

Ce bond de +11% ne célèbre pas la mode. Il célèbre la Méthode. La Bourse envoie un signal clair à toute l'industrie : quand le navire tangue, ne cherchez pas un courtisan pour vous raconter l'histoire des vagues. Cherchez un capitaine qui sait réparer le moteur.

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