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« La génération Z est très attachée au parfum de niche » Philippe Bénacin, Interparfums
Publié le par Eric Briones
Essor de la niche, fin de l’euphorie post-Covid, montée en puissance de la génération Z, banalisation des dupes : Philippe Bénacin, PDG du groupe Interparfums, livre sa lecture d’un marché du parfum en pleine recomposition.
Eric Briones
Le groupe Interparfums est un acteur discret mais aux résultats détonants. Qu'est-ce qui distingue Interparfums des autres groupes ?
Philippe Bénacin
Je nuancerais l’idée de discrétion. Nous communiquons beaucoup, aussi bien dans les médias financiers que dans les médias professionnels. Simplement, nous mettons nos marques au premier plan plutôt que nos dirigeants. L’enjeu n’est pas de parler de moi, mais de faire rayonner Montblanc, Coach, Jimmy Choo, Van Cleef & Arpels, Longchamp, ou plus récemment Solferino et Off-White. Interparfums est donc très visible dans la profession, même si, auprès du grand public, ce sont avant tout nos marques qui émergent.
Eric Briones
Comment développez-vous cet "art" de la licence ?
Philippe Bénacin
C’est venu un peu par hasard, avec une première licence signée en 1990. Puis une seconde très importante avec Burberry, en 1993, qui a permis de faire grandir la société et d’en obtenir d’autres ensuite, comme Paul Smith, Céline ou S.T. Dupont. À l’époque, la licence était assez rare en parfumerie : les marques exploitaient souvent leurs parfums elles-mêmes. Puis le modèle a évolué : les nouveaux entrants ont préféré confier ce métier à des licenciés, car ce n’était pas leur cœur de compétence.
Eric Briones
Quelles sont, selon vous, les erreurs à éviter lorsqu’on gère une licence ?
Philippe Bénacin
Le principal écueil, c’est le décalage d’objectifs entre le propriétaire de la marque et le licencié parfum. Les maisons de luxe ont des positionnements très sélectifs, parfois élitistes. Le parfum, lui, doit toucher un public plus large pour atteindre une taille critique. Tout l’enjeu consiste à trouver un point d’équilibre : rester fidèle à l’ADN de la marque tout en acceptant une logique de diffusion plus large, avec un discours plus accessible.
Eric Briones
La croissance du parfum est très forte depuis quelques années. Pensez-vous que cela va durer ?
Philippe Bénacin
Honnêtement, non. Entre 2010 et 2020, la croissance était régulière, mais moins spectaculaire que sur les trois dernières années. Après le Covid, il y a eu un rebond très fort, pas uniquement en parfumerie, mais sur de nombreux marchés. Depuis l’an dernier, la croissance se tasse nettement. En 2025, on est globalement entre 0 % et +4 % chez les grands acteurs du secteur. Je pense que 2026 ne sera pas beaucoup meilleure.
Eric Briones
On parle beaucoup de la génération Z et de son rapport différent au parfum : elle utilise le parfum comme une garde-robe émotionnelle. Le ressentez-vous ?
Philippe Bénacin
Oui, clairement. La génération Z est très attirée par les parfums de collection et la niche. Elle est plus ouverte à des marques moins connues, car elle s’intéresse avant tout aux olfactions et au message de la marque. Le jeu est donc beaucoup plus ouvert qu’il ne l’était il y a encore quelques années.
Eric Briones
Comment répondez-vous à la montée des parfums de niche très haut de gamme ?
Philippe Bénacin
Nous avions anticipé ce mouvement avec la Collection Extraordinaire de Van Cleef & Arpels dès 2012. Nous avons également lancé récemment Solférino, qui fonctionne très bien, avec déjà une cinquantaine de points de vente très qualitatifs. En parallèle, nous avons repris Annick Goutal, que nous allons relancer dans une logique de collection à partir de l’été prochain. Annick Goutal a été une pionnière de ce segment.
Eric Briones
Peut-on performer sur la niche sans être une marque indie ?
Philippe Bénacin
La performance vient surtout de la qualité et de l’originalité des jus. Il faut avoir quelque chose à raconter, olfactivement, et un message cohérent à l’échelle de la collection. Ce qui compte, c’est d’être honnête, clair dans son positionnement, et aligné entre le discours et les produits.
Eric Briones
Comment répondez-vous au phénomène des dupes ?
Philippe Bénacin
On ne les combat pas vraiment, car ils sont légaux. Tout le monde a le droit de proposer des parfums. Le vrai sujet n’est pas tant la ressemblance entre les jus - beaucoup de parfums se ressemblent sur le marché - mais la façon dont les dupes se positionnent et se comparent explicitement aux créations existantes. Le problème est davantage marketing que purement olfactif.
Eric Briones
Les réseaux sociaux, notamment TikTok, élèvent-ils le niveau de culture parfum du public ?
Philippe Bénacin
Oui, indiscutablement. On parle beaucoup plus de parfum qu’il y a dix ans. Cela rend les consommateurs plus connaisseurs et plus curieux. Même si on ne peut pas sentir sur TikTok, cela donne envie d’aller en magasin. À mon sens, cela contribue au développement de l’industrie.
Eric Briones
Comment vous voyez le futur du parfum ?
Philippe Bénacin
Finalement, assez proche du passé. Les mêmes logiques existaient déjà il y a 20 ou 30 ans : on parlait de copies plutôt que de dupes, par exemple. Ce qui a surtout changé, c’est l’explosion du nombre de collections haut de gamme. Il y en avait quelques-unes il y a dix ans ; aujourd’hui, on en compte plusieurs dizaines. Les consommateurs sont plus sensibilisés au parfum, ce qui a clairement développé le marché ces dernières années.
Eric Briones
Quelle est votre plus grande fierté chez Interparfums ?
Philippe Bénacin
Ce n’est pas un parfum ou une marque en particulier, mais la façon dont la société fonctionne : les équipes, la qualité des relations internes, cette communauté d’esprit. C’est quelque chose de très humain, presque philosophique, mais je pense que c’est la clé de notre succès, au-delà des performances produits.

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